Ohh oh your city lies in dust, my friend
On finit par ne plus vouloir se remettre en question. A force de douter on veut fuir le doute. On est dans un entre-deux, toujours le temps est mitigé, pas de soleil ni de pluie, toujours ce sont des nuages.
(Mais j’écris mal, je ne sais plus donner du beau, du brut, du vrai. C’est sophistiqué, ça fait faux, je n’aime pas.)
Fuir fuir fuir, c’est une image-cliché mais parfois on serait tenté de dire qu’on ne produit que des masques. Seulement je refuse de croire que le monde n’est qu’un théâtre. Qu’il est absurde parce qu’illusoire. J’aime trop le rationnel, ou plutôt j’en ai trop besoin, sans base tangible j’angoisse. J’ai peur de l’irrationnel. On m’a appris à désirer le matériel: j’ai peur de la dualité. Je veux marier l’âme et le corps: pour moi ils n’ont jamais divorcé. L’irrationnel c’est ce qui n’a pas de base tangible: il s’oppose au réel. J’ai peur que l’irrationnel puisse exister. Qu’un monde puisse être là sans que je puisse le voir et surtout le comprendre. Je hais l’ignorance. Accepter l’irrationnel ce serait accepter l’ignorance. Mais j’idéalise à ma façon. Même en disant cela je suis dans l’illusion, donc dans l’irrationnel. Tout se recoupe et je ne parviens pas à trouver de but, de fin à ce cercle. Le monde n’est pas absurde mais je ne saisis pas son sens. Quel est-il? Je lis, j’écoute, j’observe; j’agrée ou je dénie, je puise telle thèse chez tel philosophe et telle autre chez tel autre, je puise ici et là ce qui me convient: mais le seul moyen de trouver mon système de valeurs, c’est à dire ma conception du monde dans son intégralité et donc avec sa fin, c’est de trouver une cohérence à toutes ces pensées éparpillées.
Je me suis rendue compte récemment que j’étais incapable de dire quels étaient les défauts et les qualités d’un être, même s’il m’est proche. Non pas parce que je ne connais pas la personne, mais parce que je trouve que ce critère de jugement est trop réducteur. Je ne m’intéresse ni aux qualités ni aux défauts des gens, je m’en fous. Ce qui m’intéresse en eux, c’est la manière dont ils fonctionnent. Quel est leur système de valeurs. Quel est leur rapport au monde, quelle cohérence ils trouvent au monde, quel sens ils donnent au monde, pourquoi ils vivent, pourquoi ils continuent d’être.
A travers eux, c’est mon propre système de valeurs que je cherche. Parce que rien n’est pire selon moi que le désespoir. Le désespoir a failli me tuer. Moi et d’autres. Je veux que l’espoir me fasse vivre. Moi et les autres. Et l’espoir c’est un motif d’accomplissement. Espérer consiste justement à donner une signification au monde. Tout le problème est de savoir éviter l’illusion.

Je ne crois pas que l’illusion s’oppose nécessairement au désespoir. Je ne crois pas que l’illusion rende heureux. L’illusion rend joyeux: elle est temporaire, non pas constante. L’homme selon moi doit donc éviter l’illusion s’il veut être heureux. Car le jour où ça (ça=ce en quoi on a cru) se casse la gueule, le désespoir est rude à soutenir. C’est pourquoi je cherche le tangible, le rationnel, cette « quête de vérité » comme on l’appelle – je ne veux plus me casser la gueule. (Quant à savoir si cela aussi est une illusion… mais donc on ne s’en sort plus, c’est nietzschéen.)
Alors quand mon meilleur ami, mon propre meilleur ami, dont je ne peux remettre la parole en doute (pas son genre de plaisanter) me parle de fantômes, d’astrologie, d’esprits, de voyance, j’angoisse, je panique, je crie non, je ne peux pas. La violence de ma réaction me stupéfait moi-même. Je reste une heure à entrevoir cette possibilité pour moi incroyable, à tenter de l’accepter si elle est vraie, à me forcer, à me demander pourquoi, mais j’en reviens toujours au même point: je ne peux pas. C’est la seule possible illusion que je me concède. Les autres je puis les briser, pas celle-là, ou je deviens folle.
Cependant ce que je ne saisis pas, c’est mon rapport aux plaisirs de la vie: comment les intégrer de manière cohérente dans mon système de valeurs? J’aime les divertissements, les plaisirs, qui sont temporaires: paradoxalement, pour mieux adhérer à la constance? J’entends un morceau de musique dans un parc, ce n’est pas très bien joué, mais je m’en fous, c’est de la musique, c’est un art, et mon oreille en est tout de même enchantée: car cela brise le brouhaha morne et habituel qu’on voudrait déchirer, cela étonne, cela charme. C’est toujours bon d’être charmé par une sorte d’ailleurs qui pourtant reste terrestre, concret. Je lis Goethe sur fond de guitares et cela me plaît. Puis je lis Barthes écouteur à l’oreille sur fond de Beatles, je ris avec mon père en écoutant une chanson pourrie de leurs débuts et cela me plaît. Je les désire même ces divertissements sans forcément les ressentir. Parfois je ris parce que je veux rire et non pas parce que quelque chose est drôle. Et ce rire forcé, qui en est d’autant plus puissant parce qu’emphatique, c’est pour quoi, pour combler l’ennui? Ce rire c’est pour rejeter quoi, c’est pour transgresser quoi? Et si parfois je ris si fort, c’est parce que c’est l’occasion pour moi de concilier jouissance du corps et de l’esprit. J’aime les plaisirs, mais je veux les comprendre. Comme j’ai dit, je veux marier « l’âme » et le corps, ou plutôt l’esprit et le corps: car pour moi l’âme n’existe pas, c’est une invention issue précisémment de la dualité. L’esprit fait partie intégrante du corps et se dissout avec lui quand il meurt. Point. Pas de point de fuite. Pas vraiment de belle échappatoire… La dignité qu’il nous reste à acquérir, elle est ici. Et pour moi, elle est dans la pensée. C’est pourquoi j’y tiens, à mon ensemble cohérent.




